Le Liban face au Hezbollah entre souveraineté empêchée et tentation de la partition


YALLA magazine
Le débat sur l’avenir du Liban se concentre souvent sur une alternative trompeuse: préserver l’unité du pays ou accepter sa division. La question préalable est pourtant plus fondamentale. Dans quel cadre les Libanais peuvent-ils vivre sans qu’une force politique impose aux autres ses décisions militaires, sans qu’une communauté craigne pour son existence et sans que les institutions servent à organiser l’impuissance collective?
La crise du Hezbollah place cette interrogation au centre de la vie nationale. Elle concerne les armes, mais aussi l’autorité, la représentation et la confiance. Elle met à l’épreuve la possibilité même d’un État dont les décisions s’appliquent à tous. Si cet État échoue, la partition peut apparaître comme une protection de dernier recours. Encore faut-il déterminer ce qu’elle protégerait réellement, les problèmes qu’elle déplacerait et les conditions nécessaires pour qu’une séparation ne devienne pas le prélude à de nouveaux conflits.
Une crise de souveraineté avant d’être une question de découpage
La particularité du problème libanais tient à la coexistence d’institutions nationales et d’une organisation disposant de moyens militaires autonomes. Le Hezbollah participe à la compétition politique tout en conservant une capacité de coercition qui ne relève pas de cette compétition. Cette asymétrie modifie la portée de toutes les négociations: les acteurs discutent dans un cadre institutionnel commun, mais ne disposent pas des mêmes moyens pour refuser ses décisions.
La souveraineté ne peut donc pas se mesurer uniquement à la présence de ministères, d’un Parlement ou d’une armée. Elle suppose que l’autorité publique puisse décider de l’usage de la force, contrôler les approvisionnements militaires et empêcher qu’un acteur entraîne le territoire national dans une confrontation sans mandat institutionnel.
Les derniers développements montrent la profondeur du blocage. Reuters rapporte que les négociations articulent le retrait israélien, le déploiement de l’armée libanaise et le désarmement du Hezbollah, sans accord effectif sur leur enchaînement. Le parti invoque la présence israélienne pour maintenir ses armes. Israël présente la persistance de la menace militaire comme une justification de son maintien et de ses opérations. L’État libanais se retrouve ainsi confronté à deux obstacles qui se renforcent mutuellement.
Reconnaître cette interaction ne revient pas à confondre les responsabilités. La présence et les attaques israéliennes posent un problème de souveraineté extérieure; l’autonomie militaire du Hezbollah pose celui de la souveraineté intérieure. Une solution durable doit traiter les deux. Elle ne peut demander aux Libanais d’accepter indéfiniment l’une au motif que l’autre subsiste.
Le désarmement ne peut réussir comme simple opération technique
Le scénario le plus favorable serait une transformation du Hezbollah en organisation exclusivement politique et civile. Mais remettre des armes ne suffit pas si demeurent un commandement clandestin, des circuits d’approvisionnement et la possibilité de reconstituer une capacité militaire indépendante.
La question décisive serait donc celle de la vérification. Qui contrôle les stocks? Qui surveille les frontières? Qui décide du recrutement et des déploiements? À quelle autorité obéissent les personnes éventuellement intégrées aux forces régulières? Une intégration qui conserverait des unités liées à leur ancienne organisation transférerait le problème à l’intérieur de l’État.
Le désarmement devrait également distinguer le sort d’un appareil militaire de celui de son environnement social. La communauté chiite ne peut être assimilée au Hezbollah, pas plus que les autres communautés ne peuvent être réduites aux partis qui prétendent les représenter. La restauration de l’autorité publique perdrait sa légitimité si elle prenait la forme d’une exclusion politique, d’un abandon des régions détruites ou d’une responsabilité collective imposée aux habitants.
Une analyse de Carnegie envisage précisément l’articulation entre désarmement et garanties politiques. Son intérêt réside dans la reconnaissance d’un problème de confiance: une population acceptera plus difficilement la disparition d’une protection partisane si elle ne croit pas à la capacité des institutions de la remplacer. Mais les garanties doivent protéger des droits, non consacrer un privilège militaire ou une immunité permanente.

Le scénario intermédiaire pourrait être le plus trompeur
Entre désarmement complet et confrontation ouverte existe une large zone de compromis incomplets. Le Hezbollah pourrait réduire sa visibilité militaire, accepter certaines restrictions territoriales ou laisser l’armée occuper davantage d’espace, tout en préservant des moyens essentiels.
Une telle évolution pourrait produire une accalmie utile. Elle deviendrait dangereuse si elle était présentée comme le règlement définitif de la question. Une baisse des incidents ne prouve pas la disparition d’une capacité de guerre autonome.
Le critère pertinent serait la possibilité de faire respecter une décision de l’État contre la volonté du parti. Tant que cette possibilité demeure incertaine, l’équilibre dépend de la retenue des acteurs plutôt que de règles communes. Il peut survivre pendant un temps, mais reste vulnérable aux changements régionaux, aux crises internes et aux calculs de dirigeants qui échappent au contrôle des citoyens.
Une négociation prolongée peut ainsi servir à construire une transition ou à différer indéfiniment son aboutissement. La différence tient à l’existence d’étapes mesurables, de contrôles indépendants et de conséquences prévues en cas de non-respect.
L’échec de l’État aurait plusieurs visages
L’hypothèse d’un échec ne doit pas être réduite à une disparition spectaculaire des institutions. Un pays peut conserver son gouvernement, ses administrations et sa représentation internationale tout en perdant une partie essentielle de sa capacité d’action.
Le premier risque serait celui d’un État chargé des dépenses et privé des décisions stratégiques. Il devrait financer les conséquences des crises sans pouvoir empêcher leur déclenchement. Cette dissociation nourrit la défiance, car elle rend difficile l’identification d’un pouvoir véritablement responsable.
Un deuxième risque serait une fragmentation progressive des protections. Les habitants se tourneraient davantage vers leurs réseaux communautaires, leurs municipalités, leurs partis ou des soutiens extérieurs. L’autorité publique reculerait sans qu’aucune frontière officielle soit tracée.
Le troisième risque serait le réarmement concurrent. Si une partie de la population conclut que les institutions ne peuvent garantir sa sécurité, elle peut considérer l’organisation d’une force propre comme une nécessité. Mais chaque protection nouvelle devient une menace potentielle pour les voisins. Les incidents locaux prennent alors une dimension collective, et les compromis deviennent plus difficiles à défendre.
La guerre civile n’est pas une conséquence automatique de cette évolution. Elle devient cependant plus concevable lorsque plusieurs acteurs disposent de moyens coercitifs, ne reconnaissent plus d’arbitre commun et interprètent les intentions adverses à travers la peur.
La tentation de la séparation exprime une demande de protection
Il serait insuffisant de rejeter les propositions de partition au seul nom de l’unité nationale. Pour une partie de leurs défenseurs, elles traduisent une interrogation concrète: pourquoi rester lié à un ordre politique qui ne protège ni la sécurité, ni les biens, ni la liberté de choix?
L’argument mérite d’être examiné dans sa version la plus sérieuse. Une séparation pourrait permettre à des populations de déterminer leurs priorités, de choisir leurs institutions et de limiter leur exposition à des décisions militaires qu’elles refusent. Elle pourrait aussi réduire certains conflits liés au partage permanent du pouvoir central.
Mais cet avantage supposé dépend d’une condition majeure: les nouvelles entités devraient pouvoir faire respecter leur autonomie. Une frontière dépourvue de garanties ne protège pas nécessairement mieux qu’une Constitution inappliquée.
Si un acteur conserve une supériorité militaire importante, il peut continuer à peser sur les territoires voisins, leurs routes, leurs échanges ou leurs décisions diplomatiques. Le déséquilibre qui paralysait l’État unitaire peut alors devenir un rapport de domination entre entités séparées.

Le fédéralisme ne constitue pas une partition discrète
La décentralisation, le fédéralisme et la partition répondent à des objectifs différents. La première redistribue des compétences de gestion. Le deuxième garantit constitutionnellement l’autonomie d’entités au sein d’un même État. La troisième crée plusieurs souverainetés.
Cette distinction est déterminante dans le cas libanais. Un fédéralisme peut améliorer la proximité des services et offrir des garanties culturelles ou politiques. Il laisse toutefois généralement à l’autorité commune la défense et les relations extérieures. Carnegie relève que ces domaines sont justement au cœur du désaccord libanais.
Il serait donc possible de décentraliser une grande partie de l’administration tout en conservant intact le conflit sur la guerre et la paix. À l’inverse, donner à chaque entité ses propres alliances et ses propres forces armées éloignerait le système d’une fédération fonctionnelle et le rapprocherait d’une confédération fragile ou d’une séparation.
La valeur d’un projet institutionnel doit ainsi être jugée sur ses dispositions concrètes. Le mot « fédéralisme» ne dit pas, à lui seul, qui commandera les armes, qui arbitrera les différends et qui pourra faire appliquer une décision.
Le découpage territorial ne supprime pas les minorités
La principale difficulté d’une partition confessionnelle est que la géographie humaine ne correspond pas à des blocs entièrement séparés. Les régions comportent des populations minoritaires, les grandes villes réunissent plusieurs communautés et les familles possèdent souvent des attaches économiques ou patrimoniales dans différents territoires.
Une séparation devrait donc choisir entre deux voies. Soit elle maintient cette diversité et doit construire des garanties solides pour les minorités internes; soit elle recherche une homogénéité qui risque d’exercer des pressions sur les habitants pour qu’ils partent. La seconde voie créerait des injustices et des contentieux susceptibles de survivre longtemps aux accords politiques.
Dans The Beiruter, Ramzi Abou Ismail souligne que le déplacement d’une frontière ne fait pas disparaître la peur d’être minoritaire. Il en change le lieu. Cette observation oblige à poser une question souvent négligée: quelle protection recevrait un citoyen qui refuse l’orientation politique ou religieuse de l’entité où il vit?
Un chiite opposé au Hezbollah, un chrétien en conflit avec le parti dominant de sa région ou un citoyen refusant toute identification confessionnelle doivent pouvoir compter sur autre chose que la bienveillance du pouvoir local. Une organisation territoriale qui protège les communautés sans protéger les individus peut consolider les autorités partisanes au lieu de libérer les habitants.

Les inquiétudes communautaires ne se résument pas à une même demande
Pour certains chrétiens, la priorité est de préserver une capacité de décision, les libertés et la sécurité face à une domination armée. Une autonomie territoriale peut sembler répondre à cette attente, mais elle pose immédiatement la question des chrétiens vivant hors du territoire envisagé et des garanties militaires de celui-ci.
Pour les chiites, les préoccupations peuvent inclure la protection des régions exposées, la reconstruction et le refus d’une marginalisation collective. Une entité séparée pourrait concentrer ces vulnérabilités et rendre plus difficile l’émergence d’une pluralité politique interne.
Pour les sunnites, la dispersion territoriale et l’importance des centres urbains compliqueraient la constitution d’un ensemble cohérent. Pour les Druzes, la sécurité d’un territoire limité resterait liée aux relations avec les populations voisines. Les autres communautés devraient, elles aussi, négocier leur place dans des ensembles dont elles ne seraient pas nécessairement majoritaires.
Ces considérations ne décrivent pas des positions unanimes. Elles montrent pourquoi aucune formule géographique ne peut satisfaire automatiquement toutes les craintes. Les garanties doivent être définies à partir des droits et des vulnérabilités réelles, plutôt qu’à partir d’une représentation figée des appartenances.
Une séparation exigerait un accord plus vaste que le tracé d’une carte
La viabilité économique constituerait une autre négociation majeure. Il faudrait répartir les dettes et les actifs publics, déterminer les droits des déposants, organiser l’accès aux infrastructures et maintenir les réseaux nécessaires à la vie quotidienne.
Un territoire doté d’un port resterait dépendant de ses voies d’accès et de ses échanges. Une région disposant de ressources hydriques devrait négocier leur utilisation. Les entreprises auraient besoin de règles commerciales prévisibles, tandis que les habitants devraient pouvoir travailler, circuler et conserver leurs biens de part et d’autre des nouvelles frontières.
Ces questions ne rendent pas toute séparation impossible. Elles montrent qu’une partition pacifique exige une capacité de coopération considérable. Si les acteurs refusent aujourd’hui toute règle commune, il faut expliquer pourquoi ils respecteraient demain des accords frontaliers, économiques et sécuritaires plus complexes.
La reconnaissance extérieure ne remplacerait pas cette coopération. Des puissances étrangères pourraient garantir certains arrangements, mais aussi privilégier leurs intérêts, modifier leurs engagements ou soutenir des partenaires rivaux.
Reconstruire un pacte crédible avant de choisir une architecture
L’alternative la plus solide serait un accord associant autorité militaire unique, autonomie locale effective et protection juridictionnelle des droits. Elle ne consisterait pas à préserver le système actuel sous une nouvelle présentation.
Le monopole des armes devrait être vérifiable. Les collectivités devraient disposer de compétences et de ressources réelles. Les garanties communautaires devraient empêcher les décisions menaçant les droits fondamentaux sans transformer chaque budget ou nomination en crise existentielle. La justice devrait pouvoir agir contre les abus du pouvoir central comme contre ceux des autorités locales.
L’accord de Taëf contient déjà une référence à la décentralisation administrative élargie dans un État unifié. Son existence ne dispense pas d’une réévaluation politique, mais rappelle que le choix ne se limite pas entre centralisme paralysé et éclatement territorial.
La difficulté est de rendre les engagements crédibles. Les citoyens doivent constater qu’ils peuvent obtenir protection, services et justice sans dépendre d’un intermédiaire partisan. La confiance ne peut pas être exigée avant les réformes; elle doit résulter de leur application.

Le véritable test d’une solution durable
Si l’État demeure durablement incapable d’assurer la sécurité et l’égalité, une séparation négociée peut entrer dans le champ des options politiques. Elle devrait alors être évaluée avec la même exigence que toute autre formule: consentement libre, frontières acceptées, absence de déplacements forcés, droits de propriété garantis, sécurité crédible et institutions viables.
Une partition imposée par les armes risquerait surtout de consacrer la puissance de ceux qui les possèdent. Une fédération sans autorité militaire commune pourrait institutionnaliser le blocage. Un État unitaire sans garanties effectives continuerait à alimenter les demandes de rupture.
La question déterminante est donc de savoir quel ordre permettra à chaque Libanais de vivre sans domination, y compris celle des dirigeants de sa propre communauté. Une solution durable devra protéger simultanément les appartenances collectives et la liberté individuelle, tout en retirant aux organisations partisanes la capacité de décider seules de la guerre. C’est sur cette capacité concrète de protection que devront être jugées l’unité, la fédération ou, éventuellement, la séparation.










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